LES NOUVEAUX MYTHES DE « LA PIERRE SÈCHE »

Christian Lassure

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« La pierre sèche : paysage identitaire d'un terroir, patrimoine de pays, savoir-faire des muraillers »

Cette phrase, qui sonne comme un slogan, figure sur une invitation à une table-ronde organisée par l'association Lithos à l'occasion du 10e salon du Patrimoine culturel (1). Il faut savoir que Lithos, dont le siège social est la Maison de la pierre sèche du Beaucet, en Vaucluse, se définit comme « un réseau d'associations, de collectivités territoriales et d'institutions socioprofessionnelles » qui « organise la relance de toute la filière » de la pierre sèche.

Les trois affirmations contenues dans cette phrase d'une rare concision méritent réflexion : sont-elles des vérités d'évidence ne souffrant aucune discussion ou de nouveaux mythes propagés à l'occasion de la mode que connaît actuellement la maçonnerie en pierre sèche ? Pour l'auteur de ces lignes, qui depuis plus de trois décennies s'efforce de faire connaître cette technique et ses œuvres, il est clair qu'on assiste à la mise en place d'une nouvelle mythologie destinée à justifier la tentative de mainmise de quelques personnes sur les activités économiques liées à la pierre sèche.

Le mythe de « la pierre sèche » « paysage identitaire d'un terroir »

Pour qui connaît l'histoire économique des campagnes françaises, cette affirmation n'est ni plus ni moins qu'une billevesée.

Avant les encouragements royaux au défrichement de la 2e moitié du 18e siècle et le lotissement des anciens communaux ou défens dans le 1er tiers du 19e siècle, les aménagements en pierre sèche étaient inconnus dans bien des terroirs et la forêt régnait dans les marges incultes (des exceptions notoires sont les causses du Quercy et les garrigues péri-urbaines du Gard, où des ouvrages en pierre sèche sont attestés avant le 18e).

En quoi des aménagements en pierre sèche dont l'apparition, la durée de vie et l'abandon couvrent une portion modeste et récente (en gros un siècle) d'une histoire rurale multi-séculaire, pourraient-ils fonder une « identité » locale quelconque plutôt que la forêt (même dégradée) qu'ils avaient remplacée ou que la friche (évoluant vers la forêt) qui leur a succédé ? Dans les Cévennes, des versants gagnés à la culture à la fin du 18e siècle, au prix de grands travaux, ont retrouvé aujourd'hui une couverture forestière. Auraient-ils par la même occasion perdu toute identité cévenole ?

Le mythe de « la pierre sèche » « patrimoine de pays »

Dans la société rurale qui les a engendrés, les aménagements agricoles en pierre sèche n'ont jamais été considérés comme autre chose que des outils de production, la notion et le terme de « patrimoine » (et, qui plus est, familial) étant réservés à la parcelle de terre qui portait ces ouvrages. Une fois la parcelle abandonnée pour cause de non rentabilité, les aménagements en pierre sèche perdaient du même coup toute utilité et cessaient d'être entretenus. Cela explique que l'on trouve aujourd'hui des parcellaires lithiques à divers stades d'abandon et de reconquête par la végétation et dont les propriétaires, lorsqu'ils sont identifiables, ne veulent pas entendre parler.

Quand bien même tous ces vestiges devraient être considérés comme un patrimoine culturel, on ne voit pas en quoi ils mériteraient le qualificatif « de pays » (au sens de « petit pays ») étant donné que le mouvement de conquête et de mise en valeur agricole qui les a vu naître, a connu un développement national résultant des vicissitudes politiques, économiques et démographiques de la France entre la fin de l'Ancien Régime et la fin du Second Empire. Il faudrait parler de « patrimoine du pays » plutôt que de « patrimoine de pays ».

Le mythe de la « filière pierre sèche » et de sa « relance »

Employer une terminologie propre à l'industrie, à l'activité économique, à propos de « la pierre sèche », c'est se payer de mots.

L'étude jusqu'ici n'a en rien démontré l'existence d'une « filière » organisée même au plus fort du mouvement historique de construction de champs et de terrasses. On chercherait en vain les traces d'une école de la pierre sèche délivrant des diplômes ou de maçons à pierre sèche frais émoulu de centres de formation. Certes, il y avait autrefois des « maçons à pierre sèche », des « terrassiers », des « faiseurs de champs », mais il n'y avait pas de structure pour les chapeauter. Parler de « relance » d'une filière professionnelle qui n'a jamais existé, relève donc de l'abus de langage.

Pour enfoncer le clou, il y a lieu de croire que le regain de la maçonnerie sèche passera non pas par d'éventuelles institutions professionnelles dispensatrices de savoir-faire mais par la diffusion des techniques (bien simples au demeurant) de la pierre sèche au moyen de stages de formation organisés par des associations  locales, de manuels pratiques diffusés dans le commerce, d'articles de vulgarisation publiés dans des revues, ainsi que cela se fait d'ailleurs depuis belle lurette. Grande consommatrice de temps et de matériau, la maçonnerie sèche ne peut être que la technique de prédilection d'amateurs enthousiastes ne comptant pas leur temps ni leur peine. Cela n'exclut pas le recours à des professionnels – qu'ils répondent au nom de « muraillers » ou à un autre – pour les ouvrages à restaurer ou à construire dans le domaine public.

A ce propos, il ne faudrait pas que la création d'une « filière » professionnelle aille de pair avec l'établissement de normes techniques contraignantes et l'adoption d'obligations administratives (comme par exemple de ne construire que des clôtures en pierre sèche ou en simili pierre sèche dans certain secteurs pour respecter un prétendu « style local traditionnel » de murs).

I have a dream

Il y a France, à notre connaissance, deux « maisons de la pierre sèche », celle de Daglan, en Dordogne, et celle du Beaucet, en Vaucluse. C'est peu en comparaison des nombreuses zones à murs et cabanes de pierre sèche où de telles institutions mériteraient de voir le jour. D'où l'idée suivante : pourquoi ne ferait-on pas de telles « maisons » dans des groupements de cabanes en pierre sèche, en quelque sorte des « cabanes de la pierre sèche » ? Au moins, cela redonnerait-il quelque utilité à quelques-uns de ces édifices qui languissent dans les friches. 

Et puis on pourrait même envisager des « villages de la pierre sèche », regoupements de plusieurs « cabanes de la pierre sèche », et on en profiterait pour relier cabanes et villages entre eux par des « routes de la pierre sèche » (sans parler d'autoroutes...) qui convergeraient toutes vers Le Beaucet (ce « pôle européen de la pierre sèche » comme aiment tant à le décrire ses modestes partisans), sorte de mecque où, au moins une fois dans sa vie, tout amateur de « la pierre sèche » digne de ce nom devrait faire pélerinage. Quel beau tableau !

(1) Si l'on est «  acteur du patrimoine » (pour reprendre une expression à la mode), on aurait d'autant plus mauvaise grâce à ne pas se rendre à cette table-ronde qu'elle se tient au « studio-théâtre de la Comédie Française » au Carrousel du Louvre, à Paris, le jeudi 4 novembre 2004 à 14 h.


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© Christian Lassure

Le 22 octobre 2004 / October 22nd, 2004

Le présent article sera cité sous la forme suivante :
Christian Lassure, Les nouveaux mythes de « la pierre sèche », http://pierreseche.chez-alice.fr/nouveaux_mythes.htm,
22 octobre 2004

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