LA DEUXIÈME MORT DES CABANES EN PIERRE SÈCHE

THE SECOND DEMISE OF DRY STONE HUTS

par Christian Lassure

Sont morts les bâtisseurs !
L’ouvrage demeure...

Mistral

L’inscription « Nous passerons mais ces pierres resteront », trouvée naguère par André Cablat dans une cabane en pierre sèche du Larzac (1), est comme la traduction populaire des paroles du grand écrivain provençal. Cet aphorisme anonyme participe de l’illusion, entretenue par des générations d'érudits, selon laquelle les cabanes en pierre sèche bénéficieraient d’une ancienneté et d’une perdurance hors du commun : cabanes néolithiques, gauloises, romaines, mérovingiennes, médiévales, vaudoises, etc.

Des cabanes multiséculaires au « Siècle des cabanes »
Nous avons essayé de montrer qu’il n’en était rien, et que c’est bien plus près de nous qu’il fallait chercher les causes démographiques, économiques et politiques expliquant leur floraison. Il est désormais établi que les cabanes en pierre sèche relèvent d’un vaste mouvement de construction dont le temps fort occupe le dernier tiers du 18e siècle et les trois premiers quarts du 19e. De même que les prémices de cet « Age d’or » ou « Siècle des cabanes » remontent, du moins dans les garrigues urbaines du Midi languedocien, au 17e siècle, de même ses dernières manifestations perdurent jusque dans les premières décennies du 20e siècle, ainsi dans certains coins du Lot, de Saône-et-Loire, de Côte-d’Or, etc.

De l'oubli au retour en grâce
Après avoir connu l’abandon, l’oubli, puis un regain d’intérêt dans les cénacles d’érudits locaux, les cabanes, du moins celles qui ont échappé à la destruction, sont aujourd’hui à la mode. On assiste à une nouvelle floraison, non pas encore d’édifices, mais de chantiers de restauration, de circuits de découverte, de maisons et de conservatoires de la pierre sèche, de colloques et de journées d’études, de sites et de pages Internet. Cette évolution, qui ne remplacera pas une véritable politique systématique d’étude scientifique et de conservation muséologique des derniers témoins, n’est pas sans susciter quelques inquiétudes quant à certains de ses aspects.

Restauration rapide ou restauration scientifique ?
Des restaurations sont engagées sans relevé architectural ni couverture photographique préalables des bâtiments, ou à partir de restitutions erronées des superstructures, ou par des personnes sans compétence particulière en maçonnerie, ou parfois même sans consulter le propriétaire de l’édifice ! Ainsi, en Dordogne, la cabane cylindro-conique de Savignac-les-Eglises a vu ses superbes contreforts d’origine pillés pour la réfection de la maçonnerie au-dessus de l’entrée tandis que les ouvertures au-dessus du linteau étaient murées ! De même, dans l’Hérault, la cabane à degrés de Mas Audran à Lacoste a vu son harmonie rompue par le surhaussement intempestif de son tronc-de-cône final. Le comble est atteint avec cette cabane de Villetelle dans l’Hérault qui, revue et corrigée par un « artisan qui sent le fluide des pierres » (2), se remplit (et pour cause) de 40 cm d’eau au bout d’une heure de pluie !

Les cabanes en pierres sèches victimes de leur succès
Des sentiers sont frayés pour drainer promeneurs du dimanche, vacanciers et touristes vers quelques cabanes choisies davantage en fonction de leur disponibilité et leur facilité d’accès que de leur intérêt architectural. Certains édifices ou groupes d’édifices deviennent même le rendez-vous obligé des noces locales !

Lorsqu’elles ne sont pas engagées pour figurer dans quelque sentier de la pierre sèche ou pour servir de toile de fond aux photographies de mariage, les cabanes survivantes ont, elles aussi, leur lot de curieux, dont le passage va se traduire par la dégradation des abords, sinon de l’édifice lui-même. Ainsi, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la voûte en berceau d’une bergerie aux Fraches du Contadour à Redortiers est taguée comme une rame du métro parisien. De même, en Côte-d’Or, la « Cabane du Vacher » à Magny-Lambert, avec son étage et son colimaçon intérieur, a perdu quelques pierres de faîte, jetées en vrac devant l’entrée.

Ici et là, des cabanes perdues en pleine nature se retrouvent, par la grâce d’un visiteur aux velléités restauratrices, gratifiées d’un épi de pierre en queue de poire, censé faire plus authentique. D’autres voient leur arc de décharge au-dessus du linteau, muré de pierres par quelque passant sans doute pris de peur que ce trou ne soit l’amorce d’un éboulement. D'autres encore, dont le linteau ou la dalle fermant la voûte arbore un millésime, voient les chiffres de ce dernier grattés, recreusés, barbouillés de terre, pour la photo : le 3 se transforme en 8 ou inversement, le 5 se mue en 3 ou vice versa, le 7 rétrograde à 1 quand ce n'est pas le contraire, etc. Résultat : le millésime devient inexploitable pour la datation du bâtiment.

Et comment ne pas aborder la question de la perte de leur toiture de lauses par nombre de cabanes depuis l’abandon de la parcelle où elles se trouvent : lauses récupérées à cause de leur valeur marchande soit par le propriétaire, soit par quelque entrepreneur en maçonnerie. C’est l’avatar survenu à l’une de deux cabanes cylindro-coniques, en grès rouge, situées à Saint-Jean-de-la-Blaquière dans l’Hérault et appartenant au même cultivateur : elle est désormais réduite à l’état de cylindre.

Devant toutes ces vicissitudes, la devise qui s’impose désormais à l’égard des cabanes en pierre sèche, c’est non pas « Nous passerons mais ces pierres resteront » mais plutôt « Nous passerons, ces pierres y resteront ».

Pour une véritable politique de conservation architecturale
Sans vouloir noircir le tableau, nous sommes d’avis que l’avenir des témoins subsistants du grand mouvement de construction des cabanes en pierre sèche en France, doit faire l’objet d’une réflexion approfondie de la part de tous ceux qui s’y intéressent. Le temps presse, les couvertures de lauses se délitent, les linteaux cèdent, les voûtes s’effondrent.

Il est urgent que les institutions officielles dont la raison de vivre est la préservation du patrimoine architectural, abandonnent leur politique de non intervention et engagent des programmes d’étude et de conservation des témoins architecturaux les plus marquants (musées de plein air, démontages et transferts). Faute de cela, les cabanes de pierre sèche disparaîtront définitivement du paysage. Le « Siècle des cabanes » ne sera plus qu'un souvenir dans les livres.

NOTES

(1) André Cablat, Les cabanes de défricheurs du Larzac héraultais (baracous, caselles, masets, baumas), dans L’architecture vernaculaire rurale, t. 4, 1930, pp. 85-93, en part. p. 21.

(2) La Gazette, No 822, du 19 au 25 mars 2004.

La grande cabane de Savignac-les-Eglises (Dordogne) il y a deux décennies :
le contrefort de gauche avait déjà été abaissé (cliché François Véber).

La grande cabane de Savignac-les-Eglises (Dordogne) aujourd'hui : les deux contreforts de part et d'autre de l'entrée ont été ratiboisés et les lauses remplacées peintes en gris ! (cliché Dominique Repérant).

« Cabane du Vacher » à Magny-Lambert (Côte-d'Or)  (cliché Dominique Repérant).

Cabanes en grès rouge à Saint-Jean-de-la-Blaquière (Hérault). La cabane du fond à gauche a encore sa toiture conique de lauses. (cliché Dominique Repérant).

© Christian Lassure

Le 27 mai 2004 / May 27th, 2004
Complété le 28 juin 2004 / Updated June 28th, 2004

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