COMPTE RENDU

Boris Villemus, Etude des murs de soutènement en maçonnerie de pierres sèches, thèse de doctorat en génie civil présentée devant l'Institut national des sciences appliquées de Lyon, 9 mars 2004, 247 p. 


"Pour des considérations pratiques, économiques, culturelles, touristiques ou environnementales, la pierre sèche présente de nombreux avantages, surtout si les pierres sont issues de carrières locales ou trouvées in situ. Il semble donc légitime de réhabiliter cette technique ancestrale, ce qui nécessite aujourd'hui l'établissement d'une connaissance scientifique suffisante, s'appuyant sur les règles de l'art, afin de comprendre le comportement des murs de soutènement en pierres sèches, de justifier les principes constructifs (voire de les améliorer) et de proposer une méthode de dimensionnement" (p. 8) : voilà, résumés en quelques lignes, les buts que s'est fixés l'auteur de la thèse.

En d'autres termes, il s'agit d'instaurer un cadre réglementaire qui briserait les réticences de l'Etat et des collectivités locales à prescrire la restauration des soutènements anciens et la construction d'ouvrages neufs, et par la même occasion d'assurer aux praticiens professionnels de cet art en Provence et en Languedoc des débouchés dans un métier pénalisé économiquement car très exigeant en main-d'œuvre.

Ayant pour ma part œuvré depuis 1971 à la connaissance aussi bien historique que technologique des ouvrages ruraux en pierre sèche (et bien que ces efforts soient mis sous le boisseau dans la thèse de M. Villemus) (1), je ne puis qu'approuver une telle initiative et espérer qu'elle sera suivie d'effets.

DES FORMULATIONS QUI DATENT

Sans vouloir rendre compte dans le détail d'une thèse de très grande qualité et que tout spécialiste se devrait de lire, j'ai relevé un certain nombre de formulations, en particulier dans l'introduction et le 1er chapitre ("Contexte de l'étude des murs de soutènement construits en pierres sèches"), qui appellent un commentaire.

"Cette technique ancestrale"

A plusieurs reprises, la pierre sèche appliquée au soutènement est qualifiée de "technique ancestrale" (p. 8), de "savoir-faire ancestral" (2) : l'auteur veut-il dire par là que cette technique serait redevable à de très lointains et mystérieux ancêtres, perdus dans la nuit des temps ? Pourquoi affubler la pierre sèche d'un qualificatif aussi creux, qu'il ne viendrait pas à l'esprit d'appliquer à d'autres techniques de construction (charpenterie, pisé banché, maçonnerie liée, etc.) ?

Un "bâti qui véhicule des valeurs paysagères et culturelles fortes"

D'où l'auteur a-t-il tiré cette phrase – "le bâti existant véhicule des valeurs paysagères et culturelles fortes" – que n'auraient pas reniée les précieuses ridicules de Molière ? Devra-t-on dire désormais "restaurer un mur à valeur paysagère et culturelle forte" plutôt que "restaurer un mur de soutènement en pierre sèche" ?

"Pierres sèches de taille"

A la page 14, on lit que "les Romains construisaient déjà en pierres sèches, selon la technique de l'appareillage de pierres de taille, montées à sec"; de même, à la fig. I-4, il est question d'un "mur de soutènement routier calcaire en pierres sèches de taille" à Bonnieux (Vaucluse) : il y a là manifestement assimilation abusive de ce qui est à proprement parler la maçonnerie de pierres de taille, à joints vifs, à la maçonnerie à pierres sèches. Dans cette dernière, la taille des pierres est soit inexistante – on parle alors de pierres crues – soit limitée à la face en parement et aux faces en retour. Il est évident que le prix de revient n'est pas le même, non plus que le savoir-faire exigé.

Quid du dérochement ?

Si l'épierrement des champs existants est mentionné à plusieurs reprises comme étant à l'origine du matérau employé par les paysans dans leurs travaux de terrassement, il n'est nulle part question de la source principale qui est le dérochement de pentes lors de la création de parcelles enterrassées. Pourtant, Michel Rouvière, Philippe Blanchemange et d'autres ont mis en évidence ce phénomène, le seul à avoir pu produire les énormes quantités de pierres nécessaires.

LES DEVANCIERS DU 19e SIÈCLE

Ceci dit, un apport intéressant de la thèse de M. Villemus est l'évocation d'auteurs français et anglais du 19e siècle qui ont traité des principes constructifs de la pierre sèche pour le soutènement (ce qui contredit, soit dit en passant, la thèse de la "technique ancestrale") :

- Bélidor B., Les sciences des ingénieurs dans la conduite des travaux de fortification et d'architecture civile, Paris, C. Jombert, 1813; (3)

- Burgoyne J., Revetments or Retaining Walls, dans Corps of Royal Engineering Papers, 1853, vol. 3, pp. 154-159;

- Delaître M., Manuel de l'architecte et de l'ingénieur, Paris, 1825;

- Palonceau M., Note sur les travaux de la vicinalité, dans Annales des chemins vicinaux, 1845;

- Rondelet J., Traité théorique et pratique de l'art de bâtir, Paris, 1802-1807;

- Sganzin J.-M., Programmes ou résumés de leçons de cours de construction, Paris, 1839; (4)

- Vigouroux M., Notice sur les murs de soutènement, dans Annales des chemins vicinaux, 1889-1890, tome 42, pp. 277-288.

Il est difficile d'imaginer que ces divers ouvrages n'aient pas joué un rôle lors de cet âge d'or de la construction routière que fut le 19e siècle (lequel fut aussi le siècle de la construction de champs et de terrasses). Sans doute, en cherchant bien dans la bibliographie des écrits sur l'amélioration de l'architecture rurale au 19e siècle, trouverait-on d'autres auteurs ayant participé à la diffusion des connaissances sur les techniques de la maçonnerie sans mortier, à l'instar de H. Duvinage qui, dans son Manuel des constructions rurales, publié vers 1854, consacre deux pages aux "Murs de terrasse ou de revêtement" (5).

UN RAPPEL DES RÈGLES DE L'ART 

L'auteur a la bonne idée de faire la synthèse des dispositions constructives essentielles mises en lumière par ces devanciers. Citons :

"- Les pierres les plus grosses sont réservées pour la fondation et pour les boutisses (longues pierres disposées transversalement au mur pour le lier dans son épaisseur).

- La fondation doit être particulièrement soignée, et inclinée vers l'intérieur du massif soutenu, de la valeur du fruit du parement visible du mur.

- Les pierres sont disposées transversalement avec la queue (partie la moins large) située vers l'intérieur du massif soutenu, en prenant soin de placer régulièrement les boutisses.

- D'une couche à  l'autre, les pierres sont décalées de façon à être en contact direct entre elles. les pierres sont ensuite calées parfaitement par des coins de pierre, en sous-face et latéralement afin d'empêcher tout mouvement.

- Pour augmenter le poids volumique de la maçonnerie, il est recommandé de répandre les débris de pierres à chaque couche de pierre afin de combler une partie des vides. On peut ainsi gagner 5 à 20% sur le poids volumique du mur mais cela réduit la capacité drainante du mur.

- Le parement interne est réalisé de manière à assurer le meilleur frottement d'interface entre le mur et le remblai : ceci peut être fait en "épinglant" le remblai par des pierres du parement interne."

Certes, on ne rappellera jamais assez ces dispositions. Cependant, les spécialistes qui ne sont pas dans la mouvance du "pôle européen de la pierre sèche" du Beaucet les connaissent bien, qui les ont apprises soit par la lecture des ouvrages anglais et américains des années 1970 (Alan Brooks, F. Rainsford-Hannay, Curtis P. Fields, etc.), soit sur le terrain par l'observation des murs eux-mêmes et de leurs brèches ou par la pratique de la restauration ou de la construction. Rien de nouveau donc sous le soutènement.

C'est sur ce rappel des règles de l'art que je concluerai mon compte rendu. Si l'on fait abstraction des affirmations criticables provenant d'une non fréquentation de la bibliographie sur les constructions en pierre sèche autres que les murs de soutènement, la thèse de M. Boris Villemus est, dans son étude des contraintes auxquelles sont soumis les murs de soutènement, aussi importante que le furent en leur temps (1834) les expériences de l'Anglais Burgoyne.

(1) Sans parler du passage sous silence, dans la bibliographie (p. 201), du nom de Michel Rouvière à propos de l'ouvrage "La restauration des murs de soutènement de terrasses" commandité par le Parc National des Cévennes.

(2) Ou encore de "séculaire", ce qui revient au même.

(3) La date de 1813 est erronée, l'ouvrage étant paru en 1739.

(4) Il s'agit du cours de construction de l'Ecole polytechnique; la date de la 1re édition est 1809.

(5) Cf. dans http://www.pierreseche.com ou http://pierreseche.chez-alice.fr la page extrait_duvinage.


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© Christian Lassure

1er novembre 2005 / November 1st, 2005

Les références du présent compte rendu seront citées comme suit : Christian Lassure, Compe rendu de la thèse de Boris Villemus, Etude des murs de soutènement en maçonnerie de pierres sèches, thèse de doctorat en génie civil présentée devant l'Institut national des sciences appliquées de Lyon, 9 mars 2004, dans http://pierreseche.chez-alice/fr/compte_rendu_villemus, 1er novembre 2005.

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