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CABANES DE PIERRE (CHOZOS) EN FORME D'OGIVE Ogive-Shaped Stone Huts of La Rioja's Vineyards, Spain Au hasard de recherches menées dans Wikimédia Commons – le conservatoire photographique de l'encyclopédie en ligne Wikipédia – je suis tombé sur trois photos de cabanes de pierre situées dans le vignoble espagnol de La Rioja.et ayant la forme d'une ogive plus ou moins marquée : des chozos, comme ceux que Jean Cuisenier, le conservateur du musée des arts et traditions populaires à Paris, m'avait proposé d'aller étudier à la fin des années 1970. À l'époque, le sujet n'état guère prisé et sa bibliographe bien peu fournie, il fallait aller sur place et battre la campagne avec son matériel de relevé et de photographie ; aujourd'hui, photos et vidéos en ligne permettent au chercheur casanier de faire virtuellement le tour des édifices (voire d'y entrer), et d'en donner une description. C'est ce que je me propose de faire pour ces trois chozos à l'architecture remarquable.
1 - CHOZO DE LA COMMUNE DE LAGUARDIA (RIOJA ALAVESA) Laguardia (en espagnol) ou Guardia (en basque) est une commune de la province d'Alava dans la communauté autonome du Pays basque espagnol. C'est dans ce qu'on appelle la Rioja alavèse qu'est prise la photo qui suit. Elle représente, selon son auteur, une cabane de vigne en pierre, photographiée le long de la route de Laguardia (la A-124) en venant de Samaniego, une commue proche.
La forme de l'édifice est celle d'un obus ou d'une ogive, c'est-à-dire un cône à directrice convexe. Le matériau de la paroi extérieure est formé d'assises approximatives de pierres plates aux joints beurrés d'un mortier de chaux de facture récente qui a remplacé ou caché le mortier de terre argileuse (barro arcilloso) d'origine. L'encadrement de l'entrée rectangulaire est manifestement dû à un maçon-tailleur de pierres ou à un carrier si l'on en juge d'après les traces d'outil laissées sur la face vue du linteau et des blocs des montants. Leur couleur fait penser à du grès (arenisca), matériau qui est d'ailleurs mentionné dans les écrits touristiques. Sur la gauche de la cabane et contre elle, on aperçoit le départ d'un mur bas : il s'agit d'un dispositif pourvu d'anneaux en fer où attacher les montures (caballos) ou les bêtes de somme (burros) des propriétaires ou des manouvriers viticoles avant l'arrivée des véhicules à moteur dans les villages. Du fait de l'emploi de mortier de terre dans la maçonnerie et de pierres de taille pour l'encadrement de l'entrée, l'édifice se situe architecturalement et sociologiquement à un degré supérieur à celui de la cabane en pierre sèche. L'investissement dans des pierres de taille se justifiait par la nécessité d'avoir une feuillure pour y loger la porte fermant la cabane hermétiquement. * * * 2 - CHOZO DE LA COMMUNE DE RODEZNO (RIOJA ALTA) Wikimedia Commons recèle la photo d'une autre cabane de pierre, de même facture que celle de Laguardia. Elle se trouve dans la Rioja Alta, région connue pour son vignoble et ses vins de qualité. Le lieudit est La Deesilla dans la commune de Rodezno.
Comme à Laguardia, le parement extérieur est fait d'assises de blocs de calcaire gréseux à la face vue dressée (traces d'outil de taille). Ils sont plus massifs dans la partie verticale de l'édifice que dans la partie convexe. Les joints sont remplis d'un mortier de chaux de facture récente. La forme tient d'avantage du pain de sucre que de l'obus, mais peut-être cela est-il dû au fait que la photo est prise de près et en grand angle. N'ayant pas de linteau adéquat sous la main pour l'entrée, le maçon ou tailleur de pierre a choisi la solution de l'arc quinté : deux sommiers opposés et une clé encadrée de deux contreclés. Dans chaque piédroit, la troisième pierre à partir de la base a sa face vue légèrement retaillée en creux, peut-être pour permettre le passage à un animal de bât (à moins que le grès n'ait servi aux occupants à aiguiser leurs outils de coupe). Cela s'est fait postérieurement à la réalisation de l'encadrement de l'entrée car le millésime 1899, gravé sur la face de parement de chaque troisième pierre, a perdu son 1 sur la pierre de droite (1). Dernier point : il semble y avoir un bloc de pierre formant épi de faîtage (bolo) à l'apex de l'édifice. * * * 3 - CHOZO DE LA COMMUNE DE HARO (RIOJA DU NORD-OUEST) Toujours dans Wikimedia Commons, une troisième cabane obusoïde s'offre à notre regard. Elle est indiquée comme se trouvant aux environs de Haro, commune du nord-ouest de la Rioja.
La dichotomie observée à Laguardia et à Rodezno entre le corps de base et le couvrement se retrouve dans cette troisième cabane de pierre : L'encadrement de l'entrée est fait de grandes pierres de taille aux faces vues aplanies à coups de poinçon. La photo ne permet pas de dire si l'on a affaire à un linteau ou à une platebande en trois parties. Un mur bas formant un angle droit est attenant à la cabane à gauche de l'entrée (par rapport à un observateur extérieur). Comme celui du chozo No 1 , il était destiné à accueillir les montures. * * * 4 - VOÛTEMENT Une quatrième photo, prise sur la commune de San Vicente de La Sonsiera, au lieudit El Montecillo, peut nous donner une idée de l'intrados d'une voûte de chozo guardaviñas bien que le profil de l'édifice en question tende davantage vers le dôme que vers l'ogive.
Extérieurement, la cabane donne l'impression d'être une version raccourcie (et partant moins dispendieuse) du chozo en ogive. Elle a vraisemblablement perdu l'épi cimenté en forme de téton qui couronne d'autres cabanes de même morphologie qu'elle. Le beurrage des joints (au mortier de chaux ?) daterait de 2017.
* * * 5 - TERMINOLOGIE ET USAGE Dans la littérature de promotion touristique de la haute Rioja, ces cabanes de pierre sont qualifiées de guardaviñas (« garde-vignes »), terme ambigu dont la composition évoque, à notre avis, plutôt la personne (le garde ou gardien chargé de la surveillance des vignes et du raisin arrivé à maturité) que l'abri en pierre. On observe en espagnol diverses formations de ce genre (guarda + nom pluriel) : guardamontes, guardaganados, guardacoches. Se pourrait-il qu'il y ait la un phénomène de métonymie, l'occupant pour la cabane ?. Curieusement, la même littérature promotionnelle indique que ces cabanes ont également pour noms chozo (masc.). choza (fém.), caseta, casilla – les termes chozo et choza désignant en Espagne une cabane ou hutte bâtie en matériaux précaires – et que l'appellation guardaviñas, rencontée uniquement dans la région de San Vicente de la Sonsierra dans les années 1970, s'est ensuite étendue à d'autres communes de la haute Rioja (2). Quoi qu'il en soit, si ces cabanes ont pu servir d'abri à des gardiens, ce n'était pas là leur principal usage : elles étaient surtout destinées aux vignerons ou aux journaliers chargés de l'entretien des vignes ou encore aux vendangeurs comme semble l'indiquer la présence ici et là d'une banquette circulaire de pierres. Pour surveiller les vignes lorsque le raisin était mûr, le gardien se tenait non pas dans sa cabane mais sur un point haut du vignoble et s'y dissimulait. Pour ce qui est du terme casita et de son emploi, d'autres auteurs viennent éclairer notre lanterne : la casita de labranza, ainsi qu'on l'appelle, se rencontre dans les zones rurales du nord-est de l'Espagne, notamment la province d'Álava, le sud du Pays basque et le sud de la Navarre. Très semblable architecturalement au chozo, elle servait uniquement à serrer les outils et le matériel dont se sert le paysan lors des labours (3). * * * 6 - PÉRIODE DE CONSTRUCTION Le millésime 1899 du chozo de Rodezno à Haro, joint à celui de 1885 gravé sur le linteau d'une autre cabane en ogive, le chozo de Hornillo à San Vicente de la Sonsierra, pointent vers le dernier quart du XIXe siècle comme période de construction de ce type de cabane de pierre. Il faut savoir que le vignoble de la Rioja a connu une grande extension de ses exploitations vinicoles, de sa production et de ses exportations en se substituant au vignoble français ruiné par le phylloxéra à partir des années 1860 (et avant d'être lui-même touché par la maladie). Il n'est pas exclu cependant que le mouvment de construction de cabanes en ogive ait perduré au delà du XIXe siècle puisqu'on trouve l'inscription « EL AÑO - 1935 » sur le linteau d'une autre cabane obusoïde.
NOTES (1) Une photo de Michel Rouvière, le spécialiste des cabanes en pierre sèches ardéchoises, le montre en train d'illustrer cette pratique par le geste en aiguisant un pic dans l'encadrement d'une entrée. (2) Víctor Javier, Iribarren Miquélez, Chozos Guardaviñas en el Riojo Oriental, Ruta del Vino
Rioja Oriental y Fundación Caja Rioja, sans date (après 2015) : « En cuanto a su nomenclatura, desde hace un tiempo, tendemos a utilizar la palabra “guardaviñas” para referirnos a los chozos de uso vitivinícola, un término que en los años setenta del siglo XX se utilizaba exclusivamente en la localidad riojalteña de
San Vicente de la Sonsierra . En el resto de La Rioja y ribera del Ebro, las nomenclaturas más comunes eran chozos, chozas, casetas o casillas... » (« En ce qui concerne leur appellation, depuis quelque temps, nous avons tendance à utiliser le mot « guardaviñas » pour désigner les cabanes à usage vitivinicole,
terme qui, dans les années 1970, était employé uniquement dans la localité de San Vicente de la Sonsierra, dans La Rioja. Dans le reste de La Rioja et sur les rives de l’Èbre, les appellations les plus courantes étaient chozos, chozas, casetas ou casillas... »).
© Christian Lassure Référence à citer / To be referenced as:
Vocabulaire
espagnol-français de l'architecture rurale de pierre sèche |